Un siècle d’exode italien

Un siècle d’exode italien

Phénomène de masse des années 1870 aux années 1950, l’émigration italienne n’a pas empêché le développement d’un sentiment national qui dépasse les frontières.

Au moment-même où ses dirigeants tentent de faire de l’Italie une véritable nation, le jeune État se trouve confronté à un défi supplémentaire : l’émigration, qui touche, en moins d’un siècle, 26 millions d’Italiens. A la fin de la décennie 1880, on dénombre plus de 200 000 départs chaque année, principalement vers la France, la Suisse ou l’Allemagne. La crise agraire à la fin du siècle aggrave le phénomène. Mais c’est quand s’amorce le décollage industriel de l’Italie que l’émigration atteint des records, avec 700 000 départs annuels en moyenne en 1900-1914. Toutes les régions sont désormais concernées, celles du Nord privilégiant les pays européens, et celles du Mezzogiorno, plutôt les États-Unis. 

Depuis longtemps existaient des filières lucratives de travail qualifié : la viticulture en Californie, les tailleurs de marbre de Carrare dans le monde entier et les libraires itinérants de Pontremoli dans les villes d’Amérique latine. Mais le passage à une émigration de masse résulte d’une succession de chocs : l’unification du pays, l’intégration des régions à un espace économique plus vaste et concurrentiel, la crise agraire des années 1880-1890, auxquels s’ajoute une pression démographique accrue puisque la population passe de 25 à 33 millions entre 1861 et 1901. 

L’émigration constitue alors un exutoire pour les plus pauvres, contraints à l’exil par la misère ou la répression. Mais elle touche également des régions et des strates de la société qui vivent au contraire une modernisation économique. Des paysans propriétaires qui recherchent des revenus supplémentaires, des artisans ou des commerçants qui entendent se constituer une épargne leur permettant de consolider leur position, de retour au village. L’émigration est alors un choix, visant à tirer parti des possibilités qu’offre un marché du travail qui s’internationalise. 

Une ample littérature, romanesque ou polémique, a dès la fin du xixe siècle composé le tableau de foules d’émigrés abandonnés face à l’adversité et aux dangers de l’exil, incriminant l’inaction de l’État. Or, non seulement les émigrants n’ont pas été abandonnés par l’État, mais c’est par l’expérience même de la mobilité qu’ils ont souvent connu un processus d’acculturation nationale italienne, plus tangible et rapide que pour les ruraux restés dans la péninsule. Dès le début, l’État s’est appliqué à défendre les intérêts de ses ressortissants, et davantage encore quand il met en œuvre, à partir de 1901, une véritable politique d’encadrement de l’émigration.

Dans le registre culturel, à l’effort de pédagogie nationale déployé par l’État libéral à l’intérieur de la péninsule, correspond un effort identique en direction des émigrés. Il s’agit d’inculquer une identité collective, de forger une « italianité », véritable « communauté imaginée », pour reprendre l’expression de Benedict Anderson, où se mêlent langue italienne, religion catholique, références historiques et pratiques culturelles comme la sociabilité de la place publique.

Au sein de structures d’assistance et d’associations récréatives, en étroite relation avec les consulats, on multiplie les occasions de rencontres, banquets, conférences, spectacles, on fait écho aux grands événements de la vie nationale italienne, on cherche à impliquer les émigrés dans la célébration des grandes fêtes. On s’efforce aussi de diffuser ou d’entretenir la pratique de la langue avec le réseau des comités Dante Alighieri, et des écoles italiennes à l’étranger. 

La mobilité a ainsi été pour les émigrants une occasion de transformer une culture d’origine le plus souvent rurale, localiste, en une culture faisant plus de place aux grandes instances et aux grands cadres politiques. En fin de compte, aux Italiens qui ont quitté leur pays, l’émigration a fait traverser une double expérience apparemment contradictoire : celle de la mobilité internationale en même temps que celle de la nationalisation des consciences.

« 26 millions d’émigrés » © Caroline Douki, Les Collections de L’Histoire n° 50, janvier-mars 2011

Avec

  • Stéphane Mourlane

    Stéphane Mourlane

    Métier :
    Maître de conférence
    Vient en tant que :
    Intervenant

    Stéphane Mourlane est maître de conférences en histoire contemporaine à Aix-Marseille Univ. et directeur adjoint de la Maison Méditerranéenne des Sciences humaines et sociales. Ses recherches portent sur l’Italie et les relations internationales au travers du sport et des migrations. Il a notamment codirigé Atlas des migrations en Méditerranée : de l’Antiquité à nos jours (2021), ainsi que Ciao Italia ! Un siècle d’immigration et culture italiennes en France (2017). 

    Crédit photo @P.Laurenson

  • Thibault Bechini

    Thibault Bechini

    Métier :
    Maître de conférence
    Vient en tant que :
    Intervenant

    Thibault Bechini est maître de conférences à l’Univ. de Limoges et membre scientifique de l’École française de Rome. Sa thèse, multirécompensée, portait sur la contribution des migrants italiens à l’urbanisation de deux grands ports d’immigration, Marseille et Buenos Aires, entre les années 1860 et la Première Guerre mondiale. Il conduit une recherche sur la contribution financière des émigrants à la transformation de la vie matérielle des familles italiennes au début du XXe siècle.

  • Nina Tapie

    Vient en tant que :
    Modératrice
Partager