Mussolini, le premier fasciste

Mussolini, le premier fasciste

Croisant leur regard, l’historienne et le biographe nous aident à cerner la personnalité de cet homme qui ne ressemble à aucun autre dictateur du xxe siècle et sur qui le régime a reposé pendant vingt et un ans.

Maurizio Serra : Lorsque Mussolini prend le pouvoir en 1922, il a 39 ans. L’Italie est une nation inachevée, déstabilisée par la perte de ses 600 000 soldats et la paix de Versailles. Mussolini émerge des mouvements sociaux de 1919-1920. Il incarne un personnage neuf et reprend à son compte la devise des bandes armées fascistes : « Me ne frego », « Je m’en fous ». Il n’a pas de convictions politiques, il est prêt à tout, à trahir tout le monde. 

Marie-Anne Matard-Bonucci : Mussolini est un homme froid, aux antipodes de l’image véhiculée par les photographies qui le montrent au contact du peuple. L’art du mensonge est présent dès ses débuts. Plutôt qu’un trait psychologique, sa duplicité doit être conçue comme une forme de tactique politique. En 1919, il est favorable à la république, puis devient monarchiste parce qu’il a besoin des élites. Par la suite, il va de contradiction en volte-face. Très anticlérical dans sa jeunesse, il conclut les accords du Latran en 1929. S’il partage l’antisémitisme « social » d’une certaine tradition syndicale révolutionnaire d’extrême gauche, jusqu’en 1937, on n’en trouve aucune trace dans ses discours. Pourtant, en 1938, il met en place un antisémitisme d’État, sans pression de l’Allemagne. Au fond, Mussolini est un idéologue qui a érigé le pragmatisme en doctrine politique. 

Je pense cependant qu’il ne faut pas sous-estimer sa consistance idéologique. Certes, Mussolini est d’abord un homme d’action. Cependant, il existe un fil rouge qui constitue le noyau de l’idéologie fasciste : nationalisme, bellicisme, haine de la démocratie…

M. S. : L’accentuation totalitaire s’opère surtout à partir de la guerre d’Éthiopie, dans la seconde moitié des années 1930 justement. D’abord, il ne faut pas oublier que Mussolini n’est jamais un dictateur à part entière. Il doit composer avec la monarchie et avec l’Église. Le deuxième point qui joue, c’est sa solitude. Mussolini est un inaffectif. Il ne veut personne, se méfie de tout le monde et méprise tout le monde.

M.-A. M.-B. : Cette solitude se lit aussi lors des prises de décision politique ou même les affaires militaires. Il engage l’Italie dans la Seconde Guerre mondiale contre l’avis des hiérarques, des généraux et de la population italienne. 

Ce personnage longtemps perçu comme inconsistant a pourtant réussi à subjuguer les foules grâce à une maîtrise de la langue orale et une rhétorique extraordinaire. Lecteur de Georges Sorel, il a compris comment faire de la politique à l’ère des masses. Pour lui le cinéma est « l’arme la plus forte ».

M. S. : Son ascension est contemporaine de l’avènement de l’âge du microphone, qui transforme le rapport des politiciens aux foules. Et même alors, il garde sa gestuelle agitée qui, elle aussi, hypnotise. 

M.-A. M.-B. : L’adhésion de la population est progressive, et jamais totale. La nomination de Mussolini à la tête du gouvernement ne fait pas cesser les exactions des Chemises noires. L’enlèvement et l’assassinat du député socialiste Matteotti en 1924 provoquent une mobilisation qui s’essouffle, notamment du fait de divisions. Puis, en 1925-1926, les lois fascistissimes sont adoptées. Les opposants s’exilent, sont jetés en prison ou se taisent. La répression était efficace. Les espions étaient partout. La police politique de l’OVRA était extrêmement puissante.

M.-A. M.- B : Le fascisme est une expérience révolue, sur le plan historique, mais certains pans de son héritage continuent d’être instrumentalisés dans la vie politique en Italie et ailleurs. Des groupuscules comme Forza Nuova ou CasaPound se réclament du fascisme dans sa version la plus radicale. Par l’intermédiaire des réseaux sociaux, cette mouvance n’est pas dénuée d’influence. Giorgia Meloni, à la tête de Fratelli d’Italia, principal parti néofasciste parlementaire, est extrêmement populaire. Elle revendique un héritage fasciste et séduit les générations plus anciennes, nostalgiques, mais aussi les plus jeunes, qui ne connaissent qu’une image édulcorée et mythifiée du régime. Et elle dirige l’Italie depuis octobre 2022.

« Mussolini, portrait sans masque » © Marie-Anne Matard-Bonucci et Maurizio Serra, Les Collections de L’Histoire n° 94, janvier-mars 2022.

Avec

  • Marie-Anne Matard-Bonucci

    Marie-Anne Matard-Bonucci

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    Historienne
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    Jury

    Marie-Anne Matard-Bonucci est professeure d’histoire contemporaine à l’Université Paris 8, spécialiste de l’Italie contemporaine, du fascisme, de l’antisémitisme et des violences politiques. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages de référence, parmi lesquels L’Italie fasciste et la persécution des Juifs (Perrin, 2007 ; Quadrige, 2012) et Totalitarisme fasciste (CNRS Éd., 2018). Ses travaux sur la construction de l’État italien, les régimes autoritaires, les politiques raciales et les mémoires du XXe siècle, contribuent à une meilleure compréhension des héritages du fascisme dans l’Italie contemporaine.

  • Valeria Galimi

    Valeria Galimi

    Métier :
    Professeure
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    Intervenante

    Professeure d’histoire contemporaine à l’Université de Florence, Valeria Galimi est spécialiste de l’histoire de l’antisémitisme en Europe. Ses recherches portent sur le fascisme italien, les lois raciales de 1938, la Shoah, les politiques de la mémoire et les usages publics de l’histoire. Chercheuse associée à plusieurs institutions françaises, elle est l’auteure de Sotto gli occhi di tutti. La società italiana e le persecuzioni contro gli ebrei (Le Monnier, 2018), consacré aux attitudes de la société italienne face aux persécutions antijuives, et Le leggi razziali e il fascismo in provincia. Sesto Fiorentino 1938-1945 (Firenze University Press, 2023), qui analyse l’application concrète des lois raciales dans l’Italie fasciste.

  • Valérie Hannin

    Valérie Hannin

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    Modératrice
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