Le pape et Rome: « mariage à l’italienne »

Le pape et Rome: « mariage à l’italienne »

À l’été 1999, la cour d’assises de Palerme jugeait Giulio Andreotti, l’ex-président du Conseil. A travers son cas, ce sont les liens étroits entre la Mafia et la classe politique italienne qui furent dévoilés au grand jour. 

L’inculpation pour association mafieuse d’un homme de la dimension de Giulio Andreotti, ancien président du Conseil, plusieurs fois ministre et sénateur à vie, a éclaté comme un coup de tonnerre.

Le phénomène de la Mafia tel qu’on l’entend aujourd’hui, c’est-à-dire l’imbrication d’une organisation criminelle avec le pouvoir central, est déjà à l’œuvre au moment où la Péninsule se réunifie. D’abord cantonnée autour de Palerme, elle étend après 1945 son pouvoir à la Sicile orientale, puis en Italie continentale et, à la faveur du trafic de drogue, à l’ensemble du pays. Par capillarités successives, dans les années 1970, la Mafia sicilienne passe des accords avec d’autres organisations criminelles, comme la Camorra, en Campanie.

La collusion avec les milieux politiques est apparue très tôt. La Mafia n’a, en effet, ni état d’âme ni idéologie, seulement des intérêts. Alternant menaces et promesses d’emplois, elle a très vite mis en place un système clientéliste et s’est constitué un précieux « capital » d’élus siciliens dont elle négociait l’appui aux gouvernements en place. 

A partir de 1924-1925, le régime mussolinien va tenter de nettoyer ce qu’il considère comme un héritage de l’Italie libérale. Le Duce envoie à Palerme le préfet Cesare Mori, nanti de pouvoirs importants, qui arrête pour la première fois des Siciliens pour délit d’association de malfaiteurs. Mais, en 1929, Mori, qui fait de l’ombre aux élites fascistes de l’île, lesquelles ont noué des contacts avec certaines franges mafieuses, est remercié par Mussolini qui le nomme au Sénat et proclame – contre toute évidence – le succès de l’offensive anti-Mafia.

L’organisation n’en a pas moins subi des coups, et, comme toujours lorsqu’elle est sur la défensive, elle désinvestit alors le champ du politique et se replie sur des positions de contrôle social. C’est l’époque aussi où les mafieux choisissent d’émigrer, soit aux États-Unis, soit en Tunisie.

En 1945, la Mafia toujours présente commence par apporter son concours au mouvement séparatiste qui secoue la Sicile. Mais, par opportunisme, elle se rapproche de la Démocratie chrétienne, parti de pouvoir. Dans un contexte de guerre froide qui voit l’essor du parti communiste, la DC ne refuse pas, de son côté, l’appui d’une puissance qui offre, au besoin, une redoutable force d’ordre. Dans les années 1950, ses principaux dirigeants en Sicile ont noué des liens avec les réseaux mafieux. C’est l’époque où, par l’intermédiaire de la Cassa per il Mezzogiorno, qui régit le développement de l’Italie méridionale, la Mafia détourne des fonds, directement ou sous forme de marchés et de grands travaux. 

Le tournant se produit en 1982. Au lendemain de l’assassinat de Pio La Torre, un responsable communiste sicilien qui prônait des moyens d’investigation plus importants, le Parlement vote la loi réprimant le délit d’association mafieuse. Le général Dalla Chiesa, envoyé à Palerme comme préfet doté de pouvoirs spéciaux, est exécuté dès septembre. Le juge Falcone reprend alors la lutte, utilisant la nouvelle législation qui autorise notamment la levée du secret bancaire. Il permet le « maxi-procès » de 1986 et la condamnation de nombreux responsables de la « Coupole », l’organe suprême de la Mafia.

Les assassinats, en 1992, des juges Falcone et Borsellino suscitent une grande émotion dans l’opinion. Pour la première fois, on assiste à des manifestations de colère contre la Mafia en Sicile. L’arrestation en 1993 de Toto Riina, le grand chef de Cosa Nostra, fragilise l’organisation. Les témoignages de repentis permettent de pénétrer le fonctionnement de l’organisation. Et les bouleversements du paysage politique, avec l’effondrement de la Démocratie chrétienne, modifient aussi la situation de la mafia. 

Quant à Andreotti, acquitté en première instance (1999) pour insuffisance de preuves, l’appel de 2003 a établi qu’il avait « commis » le délit d’association de malfaiteurs avec Cosa Nostra jusqu’au printemps 1980, délit éteint par prescription. La Cour de cassation (2004) a confirmé cette sentence, acquittant Andreotti pour les faits postérieurs.

« Mafia et politique : le cas Andreotti » © Marie-Anne Matard-Bonucci, L’Histoire n° 233, juin 1999.

Avec

  • Guillaume Cuchet

    Guillaume Cuchet

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    Ancien élève de l’École nor- male supérieure de Saint-Cloud, agrégé d’histoire, Guillaume Cuchet est professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Est Créteil. Il travaille sur l’histoire et l’anthropologie religieuses européennes des XIXe et XXe siècles. Membre des comités de rédaction de la Revue d’histoire de l’Église de France et de la Revue des sciences philosophiques et théologiques, il a publié récemment Comment notre monde a cessé d’être chrétien. Anatomie d’un effondrement (Seuil, 2018) et Une histoire du sentiment religieux au XIXe siècle (Le Cerf, 2020).

  • Valérie Hannin

    Valérie Hannin

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    Modératrice
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