Le génie italien, 500 ans de soft power

Si la Renaissance éclot en Italie, c’est que les villes sont ici nombreuses et anciennes. A Florence, mais aussi à Rome, Mantoue et Ferrare, se joue une révolution culturelle.
Bien avant que le mot de « Renaissance » n’apparaisse, on trouve dans les sources italiennes du XVe siècle de nombreuses expressions qui toutes évoquent le renouveau. C’est l’idée que la langue serait restituée dans sa pureté, que l’art retrouverait une vigueur et que l’Italie elle-même renaîtrait de ses cendres. Le discours des humanistes crée ainsi le mythe même de la Renaissance : celui d’une rupture en train de s’accomplir. La réflexion sur l’homme, sa place dans le monde, son rapport à Dieu, et la réhabilitation de l’immanent sur le transcendant qui en découle irriguent toute la pensée occidentale jusqu’à aujourd’hui.
La primauté italienne est le fruit d’un long processus qui commence aux XIIe et XIIIe siècles et s’accentue à partir du XVe siècle. L’Italie du Moyen Age connaît une urbanisation exceptionnelle à l’échelle de l’Europe du temps. Jusqu’à la rupture démographique du milieu du XIVe siècle, suite à la Peste noire, toutes ces villes croissent, s’enrichissent grâce au grand commerce et aux compagnies financières et s’embellissent au rythme soutenu de chantiers urbains qui modèlent des centres monumentaux, toujours visibles. Ces villes sont des communes, des entités politiques en compétition constante : politique, économique, culturelle… Et l’héritage romain y est plus visible que partout ailleurs, dans ses vestiges, ses arènes, ses colonnes, ses mosaïques…
On a longtemps considéré que la Renaissance italienne se confondait avec Florence. Les humanistes florentins, par leurs écrits, proclament l’excellence des institutions et la suprématie de cette nouvelle Athènes. Le premier des Médicis, Cosme, met en place, à partir de 1434, une véritable politique culturelle, poursuivie par son petit-fils Laurent. Pendant des décennies, une irradiation se fait à partir du centre florentin. Néanmoins, toutes les recherches récentes montrent que la Renaissance est issue de polarités successives et concurrentes. Il y a Mantoue, il y a Ferrare, Milan ou Venise. Il y a encore Rome et Naples. Dans la deuxième moitié du XVe siècle, les cours de l’Italie du Nord, Ferrare, Mantoue, Urbino en Italie centrale, exercent une forte influence.
Par ailleurs, il n’y a pas de Renaissance sans humanisme, c’est-à-dire la renovatiodes « bonnes lettres », tandis que la rupture avec la scolastique conduit à la redécouverte des sagesses de l’Antiquité. Et tous ces lettrés affirment la nécessité d’agir dans la cité puisque, l’âme fortifiée par l’étude, l’homme peut fréquenter la place, le forum. Progressivement, la plupart des princes italiens et leurs enfants sont formés par les plus grands humanistes. Tous les dominants ont cette culture en partage.
Du point de vue des sciences, on ne doit pas négliger les innovations des ingénieurs italiens du XVe siècle. Beaucoup sont aussi architectes ou techniciens de l’hydraulique, s’intéressent à la mécanique, à l’optique, aux moyens d’améliorer l’artillerie et les fortifications. Cette volonté de maîtriser le monde par la technique est inséparable de l’affirmation de la place de l’homme, de ses capacités à maîtriser le cours de la nature. Ainsi c’est le désir de la mesure du temps, d’un rapport de l’individu à sa durée qui conduit à l’invention de l’horloge, puis au XVe siècle de la montre.
Il existe d’autres Renaissances, allemande, anglaise, polonaise, scandinave… Toutes différentes, avec des caractères et une chronologie propres. Mais les Italiens en sont rarement absents. En Russie on fait venir des artistes italiens à la fin du xve siècle, avec l’idée qu’ils doivent procéder à un ajustement des modèles locaux.
La Renaissance s’est également affirmée par d’autres moyens, à l’exemple de l’imprimerie dont l’histoire traduit bien la multipolarité de la Renaissance européenne. Si les techniques sont d’abord maîtrisées en Allemagne, les grands centres de l’imprimerie se trouvent à la fin du XVe siècle, puis au XVIe siècle, en France, Paris et Lyon, aux Pays-Bas, mais aussi bien sûr en Italie, à Venise ou à Florence. La Renaissance, née en Italie, est devenue européenne.
« Pourquoi la Renaissance est née en Italie » par Élisabeth Crouzet-Pavan, Les Collections de L’Histoire n° 84, juillet-septembre 2019.
Avec
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Pascal Brioist
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Elisabeth Crouzet-Pavan
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IntervenanteElisabeth Crouzet-Pavan est professeur émérie d’histoire du Moyen Âge à Sorbonne Université. Elle est spécialiste de l’histoire de l’Italie des derniers siècles du Moyen Âge et de la première Renaissance. Elle est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages dont beaucoup ont été traduits en italien, en espagnol, en anglais.
Crédit photo @Albin Michel
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Héloïse Kolebka
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