1946-2026 : la République italienne a 80 ans

1946-2026 : la République italienne a 80 ans

2 juin 1946. À peine sortie de deux décennies de fascisme et d’une guerre civile qui avait touché sa partie septentrionale de 1943 à 1945, les Italiens, et les Italiennes qui votaient pour la première fois, choisissaient majoritairement par référendum la République, abolissant ainsi la monarchie. Un grand vent de fraternité et d’espérance soufflait sur la péninsule. L’Assemblée constituante s’engageait dans un long travail d’élaboration d’une Constitution qui se voulait antifasciste et qui fut adoptée à la fin de l’année 1947. Automne 2026. La présidente du Conseil des ministres, Giorgia Meloni, une femme passée par le néofascisme, non seulement célèbre le record de longévité de son gouvernement de partis de droite installé depuis quatre ans après une large victoire électorale mais encore continue de jouir d’une réelle popularité que lui envient nombre de ses homologues européens. Comment en est-on arrivé là ? Quel bilan peut-on dresser de ces 80 années de République italienne ? C’est à ces questions que Marc Lazar tentera de répondre dans sa conférence. Seront d’abord retracées les grandes séquences de l’histoire politique italienne notamment caractérisée de l’après-guerre à la fin des années 1980 par l’énorme puissance des partis. Seront également mis en lumière les principaux invariants et les changements essentiels de la politique italienne à partir des années 1990, en particulier avec le surgissement de Silvio Berlusconi sur le devant de la scène. La reconstitution de cette histoire de la politique italienne s’attachera à mettre en lumière  les interactions continues de celle-ci, d’une part, avec la construction européenne et les évolutions de la politique internationale, d’autre part, avec les profondes et considérables mutations économiques, sociales, démographiques et culturelles enregistrées en Italie qui a connu une « modernisation traditionnelle » assez singulière car associant l’ancien et le nouveau, les continuités et les ruptures. Il s’agira également d’identifier les caractéristiques de la démocratie italienne si mal connue et parfois si mal considérée en France pour montrer la force de sa faiblesse apparente et pointer la tension récurrente qu’elle connaît entre, d’un côté, de puissantes charges protestataires, des tendances en apparence irrésistibles à la conflictualité, le basculement dans la violence  comme ce fut le cas durant « les années de plomb » et, de l’autre, une réelle aptitude à la médiation, au compromis, à l’absorption des forces déstabilisatrices grâce à un jeu subtil d’équilibre des pouvoirs et des contre-pouvoirs. On procédera pour finir à un examen clinique de l’état actuel de la démocratie italienne qui suscite beaucoup de controverses, d’inquiétude mais aussi d’intérêt. Car depuis quelques décennies, l’Italie s’avère être non plus une anomalie comme on a pu le dire longtemps, mais une sorte de laboratoire politique pour une partie de l’Europe, voire au-delà. 

Marc Lazar

La république italienne a quatre-vingts ans

En juin 1946, après un vote contesté, l’Italie choisit la république. La victoire est célébrée dans le Nord ; le Sud monarchiste se résigne.

Le 2 juin 1946, les bureaux de vote du pays ouvrent leurs portes. Les Italiens s’y rendent pour la première fois depuis 1924, date de l’installation de la dictature par Benito Mussolini : ils doivent trancher par référendum entre monarchie et république, et élire une assemblée qui sera constituante en cas de victoire de cette dernière. Les deux tiers des électeurs se rendent aux urnes pour la première fois de leur vie : beaucoup sont devenus majeurs sous la dictature, et 12,9 millions de femmes viennent d’obtenir le droit de vote.

Les partis de gauche ont tous appelé à voter pour la république, qu’ils identifient à l’antifascisme. Beaucoup d’Italiens sont convaincus que celle-ci va triompher. Au point que, dès le 2 juin, le roi Humbert II demande au président du Conseil Alcide De Gasperi de préparer son départ. Le 5 juin, le ministre de l’Intérieur, Giuseppe Romita, annonce des résultats partiels favorables à la république et De Gasperi met un navire à disposition de la famille royale pour Lisbonne.

Cependant, le 7 juin, des juristes de Padoue déposent un recours : l’article 2 du décret du 16 mars 1946, qui définit la législation électorale, parle explicitement de « majorité des électeurs votants ». Doivent donc être pris en considération non seulement les suffrages exprimés, seuls retenus par le ministre de l’Intérieur pour ses premiers résultats, mais aussi les votes blancs ou nuls, lesquels n’ont pas été communiqués au ministère – dans la précipitation du dépouillement, leur nombre n’a pas été relevé.

De Gasperi oppose à cette interprétation un décret du 23 avril, organisant le référendum : ses articles 16 et 17 stipulent que l’on doit additionner les bulletins favorables à la monarchie et ceux qui sont favorables à la république, sans autre précision sur les nuls ou blancs – que les journaux monarchistes évaluent à plus d’un million… Humbert II déclare alors attendre les résultats définitifs pour partir.

Finalement, le 10 juin, la Cour de cassation proclame les premiers résultats, favorables à la république, mais elle annonce également que le nombre des bulletins blancs ou nuls ne sera connu que quelques jours plus tard. Si, dans les villes du nord et du centre de la péninsule, les républicains fêtent déjà le nouveau régime, dans le Sud, la rue est occupée par des monarchistes mécontents, et des bagarres éclatent à Naples.

De Gasperi réclame le départ du roi mais les monarchistes insistent sur les fraudes qui auraient eu lieu et demandent un nouveau référendum. Les esprits s’échauffent. 

Le 12, le gouvernement reprend l’initiative et publie un texte mesuré qui évoque l’instauration d’un régime transitoire durant lequel les fonctions – et non les pouvoirs – du chef d’État sont exercées par le président du Conseil. Reste au roi deux solutions : le recours à la force ou le départ. La première se heurte à trois obstacles : le gouvernement est uni, le front républicain sans faille, et une action monarchiste couperait l’Italie en deux, jetant dans les rues les populations du Sud.

Le 13 juin, à 16 heures, l’avion du roi part, sans cérémonie officielle. Mais Humbert II s’adresse au peuple : il accuse le gouvernement d’avoir porté atteinte à la loi et accompli un geste révolutionnaire en s’emparant par un acte unilatéral et arbitraire des pouvoirs. 

Le 18 juin, la Cour de cassation publie les résultats définitifs des élections : sur 28 005 449 électeurs, dont 24 946 942 votants, 51 % se sont prononcés en faveur de la république, 43 % pour la monarchie, et 6 % ont voté blanc ou nul. En tenant compte de ces derniers votes, la république l’emporte donc par moins de 500 000 voix. Le sud du pays accepte finalement sans protester le passage à la république, et les heurts restent isolés : la transition ne préserve-t-elle pas l’équilibre économique et social souhaité par les électeurs monarchistes ? L’hypothèse légitimiste est morte avant même d’être née.

« Le choix de la république » © Jean-Claude Lescure, Les Collections de L’Histoire n° 50, janvier-mars 2011.

Avec

  • Marc Lazar

    Marc Lazar

    Métier :
    Historien
    Vient en tant que :
    Jury

    Professeur émérite d’histoire et de sociologie politique à Sciences Po (Paris) et professeur à l’Université LUISS (Rome), Marc Lazar est spécialiste de la vie politique en France et en Italie, des gauches européennes et du populisme.

    Son dernier livre paru : Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France, XIXe-XXle siècle (Gallimard, 2025)

    Crédit photo ®Editions Gallimard_Francesca Mantovani

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